Seeds Magazine : Bonjour Jean Pierre Galland, comment allez-vous en cette année 2016?

 

Jean Pierre Galland : J’aimerais pouvoir vous dire que je tiens une forme olympique, que je peaufine les arguments démontrant tous les avantages que tirerait notre société si elle légalisait le cannabis encore présenté par les démagogues de tout poil, scientifiques véreux et politiciens hypocrites, comme le « fossoyeur de la jeunesse ».

Je suis persuadé que le cannabis va s’inviter dans la campagne présidentielle tout comme je suis persuadé que c’est aux amateurs de petite fumette, les premiers concernés et des experts hors pair, de proposer des solutions alternatives à la prohibition qui démontre tous les jours sa dangereuse inefficacité.

Oui, j’aurais aimé vous dire que je suis au taquet, prêt à en découdre, mais il faut que je vous avoue que je n’ai plus l’énergie, ni l’enthousiasme de ma jeunesse et que je désespère de cette société consumériste et sécuritaire, intolérante et individualiste.

 

S : A quand remonte votre dernière interview?

 

JPG : C’était en 2014, une interview pour Jacker, un magazine gratuit qui s’intéresse « au street art, au graffiti, à la musique, aux sports extrêmes »… et au cannabis !

 

S : Votre dernier ouvrage : Cannabis 40 ans de malentendus Vol.2, est une peinture très réaliste de la prohibition du cannabis dans les années 90 jusqu’à 2002 : ou en êtes vous pour le 3eme opus ?

 

JPG : En 1991, je co-fondais le Circ avec quelques amis. Vingt ans plus tard, je me suis dit que le moment était venu de retracer l’histoire forcément politique et férocement militante du cannabis depuis 1970, année où fut votée la loi.

Je voulais montrer que contrairement à l’image qu’en ont donné les médias et les politiques, le Circ n’était pas qu’une bande de fumeurs invétérés, mais des gens qui défendaient une cause respectable en dépit des risques encourus. Nous avons beaucoup travaillé, noué des liens durables avec de nombreuses associations, produit et diffusé une multitude de textes , conçu et monté des coups médiatiques dont le plus stupéfiant a été l’envoi d’un pétard à chaque député, une action que je décris par le menu dans le volume 2 de Cannabis 40 ans de malentendus.

Concernant le troisième volume, j’ai bien peur qu’il ne paraisse jamais. Pourquoi ? Parce que les amateurs de cannabis se désintéressent de l’histoire du mouvement et qu’ils ne lisent plus de livres… Le premier comme le second volume de Cannabis 40 ans de malentendus ont été des bides retentissants.

Autre difficulté, entre 2003 année où la droite est arrivée au pouvoir et 2012 année où nous l’avons virée du pouvoir, le cannabis, si ce n’est pour le vilipender, ne s’est pas imposé dans l’actualité. Mais à partir de 2012 jusqu’à aujourd’hui, le cannabis est souvent sous les feux de la rampe avec la naissance avortée du « Cannabis Social Club », des prises de position

plus tranchées de la part des politiques et surtout de nombreux pays un peu partout dans le monde, y compris en Europe, qui adoptent des politiques plus pragmatiques… C’est bien simple, chaque jour ou presque apporte son lot de bonnes nouvelles sur le front du cannabis, mais cela ne concerne jamais la France.

 

S : Vous êtes une icône de lutte pour la dépénalisation, l’un des guerriers de la première heure : Selon vous, d’ici combien de temps pourra-t-on consommer du Cannabis en France sans risquer des ennuis ?

 

JPG : Quand le Circ s’est lancé début 1992 dans la bataille pour la légalisation, tous les militants étaient convaincus qu’en 2000 le cannabis, à défaut d’être légalisé, serait dépénalisé.

En 2002, les journalistes demandaient systématiquement aux prétendants à la présidentielle s’ils étaient pour ou contre une réforme de la loi de 1970 qui, soit dit en passant, punit encore de 5 ans de prison et de 3750 euros d’amende « la présentation sous un jour favorable » tout comme « la provocation et l’incitation à l’usage des stupéfiants »… Gare à nous !

En 2012, juste après l’arrivée de la gauche au pouvoir, quelques activistes ont lancé le « Cannabis Social Club » à la française, lequel a fait les beaux jours des médias et relancé le débat.

Il ne vous aura pas échappé que dix ans ( 1992 2002 2012) séparent ces trois moments clé dans la lutte pour plus de tolérance envers le cannabis. Donc, si on s’en tient à cette logique, le cannabis sera légalisé en 2022.

A noter qu’en 2016 ce sont toujours les mêmes, les jeunes et avant tout ceux des quartiers populaires, qui font les frais de la répression. Pour les autres, et ils sont une majorité, les chances de se faire alpaguer sont réduites.

 

S : Comment militez-vous aujourd’hui ?

 

JPG : J’ai quitté Paris pour me retirer (je n’aime pas ce verbe!) à la campagne. Je milite tous les jours à ma façon en cultivant mon jardin et en évitant de manger de la viande, en lisant plutôt qu’en restant scotché devant la télé ou l’ordinateur, en privilégiant les petits producteurs au détriment des grandes surfaces, en consommant si possible bio ce qui n’a rien d’évident lorsqu’on est pauvre, et croyez-moi je sais ce que ça veut dire d’être pauvre.

A l’approche d’échéances électorales décisives je me demande pourquoi je ne m’engage en politique, pourquoi je ne milite pas au Front de gauche parce qu’on peut dire (surtout médire) ce qu’on veut de Jean-Luc Mélenchon, c’est le seul candidat à proposer une vraie rupture avec le capitalisme, le seul candidat à appeler les citoyens à s’engager dans la vie de la cité… Une affaire à suivre !

 

       S : Votre meilleur conseil à la nouvelle génération ?

 

JPG : Voilà une question qui me rappelle que je suis comme on dit aujourd’hui un sénior.

A la nouvelle génération, j’ai envie de dire : éteignez vos télés, méfiez-vous des nouvelles technologies, elles vous fliquent et vous poussent insidieusement à succomber aux sirènes de la consommation. De dire aussi à cette nouvelle génération que l’avenir de la planète dépend de son comportement et que si les jeunes ne sortent pas dans la rue pour exiger une société plus équitable et moins sécuritaire, les fachos vont prendre le pouvoir.

S : Quel est votre avis sur le BHO et les autres concentrés très en vogue aux USA?

 

JPG : Il y a bien longtemps que les amateurs de cannabis ont délaissé le Chillum. Quant au joint, le bon gros deux feuilles avec beaucoup de tabac, il fera bientôt figure d’exception comme c’est déjà le cas outre atlantique. Aujourd’hui, par la grâce de Vapos toujours plus performants, on peut s’adonner au cannabis en réduisant considérablement les risques pour sa santé.

Avec l’extraction, un concentré de cannabis, on franchit un pas de plus… J’ai déjà eu l’occasion (merci Phil) de goûter à la Wax et j’en garde un inoubliable souvenir. C’était très intense, je me sentais léger, très euphorique, très réceptif, bien dans ma tête et dans mon corps. Bref ! j’ai été épaté.

 

 

 

S : Que pensez-vous de la multiplication des marques de graine ces dernières années ?

 

JPG : On s’y perd… C’est un marché très prometteur qui peut rapporter beaucoup d’argent vu le prix des semences. C’est comme partout ailleurs, non ? Il y a des gens passionnés et sérieux et d’autres pour qui le fric compte avant tout. Attention ! Ça ne signifie pas pour autant que plus on propose de variétés, moins la qualité est au rendez-vous.

 

S : Comment choisissez-vous vos graines ?

JPG : Au risque de vous décevoir, j’achète rarement des graines. Je suis attaché à quelques variétés classiques : la Skunk, la Jack Herer, l’AK 47, la Cristal, l’OG… En général, je fais appel à des amis afin qu’ils me donnent des boutures. Souvent, ils me proposent de nouvelles variétés qu’ils ont testées auparavant et je leur fais confiance. Si la variété me séduit, je la garde comme plante-mère et donne des boutures à qui en veut… A quand un site décerné à l’échange de boutures ?

 

S : Votre livre « J’attends une récolte » illustré par Phix est devenu une référence pour toute une génération. Personnellement vous êtes plutôt indoor, outdoor, organique, minéral, terre, hydro ? Et pourquoi ?

 

JPG : … « De tous les effets pervers de la prohibition, celui que je préfère c’est l’auto-production » pour laquelle le Circ a beaucoup milité au nom de la réduction des risques car qui cultive du cannabis à des fins domestiques (j’adore cet adjectif) n’enrichit pas le crime organisé et ne risque pas de croiser les cow-boys de la Bac en sortant de chez son fournisseur. En produisant son propre cannabis, on privilégie la qualité… Et puis c’est bien connu, qui cultive son jardin entretient sa santé tant physique que psychique !

Mais pour revenir à la question de départ, je préfère cultiver en extérieur, je taille mes plantes, j’utilise quelques engrais bio lors de la floraison en arrêtant au moins 15 jours avant la récolte. En intérieur, j’ai débuté en hydro parce que c’est facile si on est un tant soit peu organisé et rigoureux, mais ça faisait un peu trop « petit chimiste » à mon goût, aussi ai-je opté pour la terre au risque d’être envahi par les araignées rouges et autres prédateurs du cannabis.

Mais que ce soit en intérieur ou en extérieur, cultiver du cannabis exige beaucoup d’attention de la mise en terre au séchage. Il faut se battre contre les nombreux prédateurs, les pucerons et autres chenilles, mais aussi la maréchaussée, et pire les voleurs !

 

 

S : Un mauvais génie vous jette un sort : quand vous vous réveillerez demain matin, vous serez transformé mais cependant vous pouvez choisir entre:

Vous réveiller avec le syndrome de Gilles de la Tourette et hurler « fais tourner ! » toutes les 30 minutes où avec un tatouage de Christine Boutin en guêpière sur le torse ?

 

JPG : Un choix improbable. Mais je crois que je choisirais de me tatouer Christine Boutin en tenue légère… Un pied de nez à la porte-parole des onze députés qui après avoir reçu leur pétard en 1997 ont porté plainte contre le Circ.

 

S : Un dernier mot pour les lecteurs de Seeds, nouveau magazine Lifestyle (Art de Vivre, en français) du jardinier moderne?

 

 

JPG : Je ne connais pas encore la ligne éditoriale de ce tout nouveau magazine, mais je ne doute pas que ses lecteurs y trouveront de judicieux conseils sur l’art de jardiner son potager tout en respectant une nature à l’agonie, mais – et c’est à la rédaction que je m’adresse – j’espère que les lecteurs de Seeds trouveront aussi des arguments leur donnant envie de s’impliquer pour que la politique de tolérance zéro pour le cannabis cesse et soit remplacé par une politique plus pragmatique qui privilégie l’éducation et la prévention en lieu et place de la prohibition et de son cortège d’effets délétères.